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Ce qui refroidit les éditeurs de fiction

(ou ce qui tue un auteur !)

Alors la recherche de celui qui te publiera peut te paraître loin, jeune Padawan de l’écriture. Mais connaitre ce qui refroidit les éditeurs (et retarder ta carrière d’auteur) peut t’aider à travailler ton style. Ces professionnels qu’on cherche à séduire expliquent parfois sur leur site leurs attentes, mais j’ai tenté de creuser avec trois d’entre eux ce qui est rédhibitoire à la réception d’un manuscrit. Cette idée m’est venue en consultant les conditions d’envoi de textes aux éditions Anne Carrière qui annoncent que pour eux les considérations météorologiques en début de roman auraient tendance à les lasser. Tu veux en savoir plus ? C’est parti, avec enthousiasme et bonne humeur !

Suivez le guide, pour comprendre ce qui refroidit les éditeurs.
Trouver son chemin dans la jungle littéraire

Mais tout d’abord…

Les conseils de base avant de contacter un éditeur

Trouver sa maison d’édition

Il existe plusieurs conseils de base donnés par les éditeurs eux-mêmes. Le premier est de bien cibler la maison d’édition. Bien sûr, tu ne vas pas envoyer de la poésie chez Harlequin, par exemple, spécialisé dans la romance, ou un roman érotique chez Bayard Jeunesse. C’est important de définir notre genre et notre lecteur cible.

Ce n’est pas forcément le plus facile. Des auteurs sont parfois surpris d’être catégorisés en jeunesse, ou de se découvrir un public âgé et exigeant.

Au-delà de ce qui pourrait sembler évident, il est difficile de trouver, parmi les différentes maisons d’édition qui publient dans notre genre, celles qui nous correspondraient, surtout celles à qui l’on correspondrait (ça peut être la quête d’une vie !). Même en lisant beaucoup de livres, connaitre finement les attentes de chaque éditeur, autant que connaitre notre propre niveau d’écriture (ce qui détermine aussi le choix de la maison), reste une étape compliquée du chemin pris par les écrivains.

Et moins notre récit entre dans un genre particulier, plus c’est délicat.

Je te conseille donc de lire beaucoup, de noter les maisons d’édition des livres lus, et d’analyser celles qui reviennent souvent. Idem avec les auteurs : tu vas te découvrir une famille littéraire, des créateurs qui te ressemblent. Cela peut t’aider à choisir leurs maisons d’édition.

La taille de la maison d’édition peut être un critère. On a plus de visibilité avec les grandes et les moyennes, mais les petites sont parfois plus accessibles et gardent plus longtemps les ouvrages de l’auteur dans leur fonds.

Le manuscrit

Classiquement, on envoie le manuscrit en version A4, en Times new roman 12, avec un interligne plus ou moins grand. Parfois, les maisons d’édition demandent une marge, parfois seulement en recto. Les pages du manuscrit doivent être numérotées, et sur la page de garde on doit trouver le nom de l’auteur et ses coordonnées, le titre et le genre. Un résumé est bienvenu sur la lettre d’accompagnement, certains éditeurs veulent même un synopsis.

De plus en plus, nous pouvons envoyer notre texte par mail ou en téléchargement. C’est un gain intéressant, tant sur le plan écologique que sur le plan économique. Mais cela ne doit pas nous empêcher de bien cibler nos éditeurs afin de ne pas surcharger les comités de lecture.

Quelques noms de maisons d’édition qui acceptent les manuscrits par internet :

Allary, Belfond, Denoël, Hugo&compagnie, Sarbacane, Talents hauts, Anne Carrière, Fayard, Robert Laffont, Plon… et bien d’autres.

Et l’on ne le dira jamais assez, le manuscrit doit être propre, corrigé, sans faute, lisible. Tu trouveras de multiples manières de t’en assurer : un correcteur orthographique, c’est la base, des bêta-lecteurs, voire même un alpha-lecteur, et « beaucoup beaucoup beaucoup » de relecture (ah non, c’est ça, la base) ! C’est difficile. Mais si être écrivain c’était facile, ça se saurait.

Question aux éditeurs : qu’est-ce qui les refroidit à la réception d’un manuscrit ?

Julia Robert éditrice chez éditions Sarbacane :

Maison d’édition créée en 2003, spécialisée en jeunesse (enfants, adolescents et jeunes adultes). Un goût prononcé pour l’humour, les faits de société et l’irrévérence.

« Clémentine Beauvais, sur son blog, avait, il y a longtemps, parlé des “tics” d’écriture les plus rédhibitoires dans les manuscrits. De mon côté, je dirais en guise d’introduction qu’il n’y a évidemment aucun cliché d’écriture qui ne puisse être surmonté par un traitement créatif singulier (dans le style, le ton) et donc rien qui, en soi, engage un refus automatique. Néanmoins… certains clichés s’avèrent aussi drôles qu’épuisants et sont, bien souvent, des balles que l’auteur se tire dans le pied dès les premières pages. Quelques exemples :

— Commencer par un rêve. Je ne compte plus les manuscrits qui s’ouvrent sur une scène incroyable, action, émotion — tout le tremblement au rendez-vous ! — tout ça pour que, plouf, le réveil sonne et nous plonge dans un quotidien plan-plan. Pourquoi ?! As-tu, cher auteur, commencé ton texte par ce cauchemar fantastique parce que tu sentais que ton récit “réaliste” était chiant ? Si oui, pourquoi n’écris-tu pas tout simplement la suite de cette histoire fantastique/ce thriller, vachement plus prometteur et excitant ? Bien souvent, cela trahit une incapacité à se focaliser sur les bons enjeux du récit, tenir ses promesses narratives.

— Commencer par une interminable scène de quotidien. “Je me lève, je descends les escaliers, Maman est dans la cuisine, je prends mes tartines de beurre en soupirant, pff, encore une journée d’école…” Outre qu’elle s’accompagne souvent d’une certaine fadeur stylistique, cette dynamique narrative trahit surtout une incapacité à mettre en place des enjeux dramatiques et thématiques : ce type d’entrée en matière est une façon d’esquiver le récit.

— La description artificielle du héros/de l’héroïne (qui paraît encore plus artificielle s’il s’agit du narrateur/de la narratrice). Un gimmick courant est la description par le menu du personnage se regardant dans le miroir : c’est un cliché daté, maladroit et qui nous fait sortir de l’histoire manu militari. À mon sens, mieux vaut privilégier un ou deux éléments de description marquants, et surtout, les faire apparaître de façon mémorable, les circonscrire à des scènes où ils ont du sens. Un bon exemple est la façon dont procède J. K. Rowling, donnant uniquement une ou deux indications sur les personnages (face de crapaud et grosses mains baguées pour Dolorès Ombrage, visage pâle et paupières lourdes pour Bellatrix Lestrange), qui en viennent à être très reconnaissables, ce qui permet d’ailleurs des effets d’émotion (suspense, frisson) remarquables : quand on n’aperçoit qu’une grosse main baguée dépassant de derrière un rideau, on sait immédiatement qu’il s’agit de Dolorès Ombrage.

— Le personnage qui nous commente le récit, ce que j’appelle, dans sa version la plus kitsch, “la voix à la Tintin” : “Quelle drôle d’empreinte, mon bon Milou… nous ferions bien de suivre ce chemin !” mais encore “Pff, qu’est-ce qu’il est relou, mon père, il m’interdit systématiquement de sortir avec mes potes !” : cela trahit 1) un manque de travail sur l’incarnation du personnage, d’une part, et 2) un manque de confiance en l’intelligence du lecteur, d’autre part, car si l’on montre que le père est relou, on n’a pas besoin de le dire.

— Les dialogues sans âme. Les dialogues, c’est un exercice difficile, et bien souvent, l’épreuve du feu. On peut incarner ses personnages de bien des façons, et déployer ses dialogues dans une esthétique “polar”, “comédie”, ou autre. Mais souvent, chez des auteurs débutants, on lit des répliques d’une étrange politesse encyclopédique, tournés de façon surannée, ni très orale, ni très réfléchie par rapport au personnage lui-même (vieux, jeune, drôle, sérieux, flamboyant, obséquieux, etc.) C’est à mon sens une faiblesse stylistique qui trahit, ici aussi, un manque de réflexion sur l’incarnation des personnages. »

Ce qui refroidit l'éditrice de Sarbacane, à la réception d'un roman.
Les éditions sarbacanes

Gilles Brancati, la maison d’édition Chum :

Fondée en 2013, en association d’abord, puis en société en 2014. Éditeur indépendant qui publie de la littérature générale.

« Pour répondre à votre question. L’acceptation d’un manuscrit est un acte très subjectif, aussi mes réponses ne sont que mes réponses.

On voit très vite si le style tiendra la distance. Si l’écriture est trop “collégienne”, c’est non. Si l’histoire est neu-neu, c’est non. Si l’auteur veut publier une tribune, c’est non (la plupart du temps, il ne fait que dire ce qui a déjà été dit mille fois).

Je garde à l’esprit deux choses : une belle histoire bien écrite. Originale si possible, bien que tout a déjà été raconté, la façon de le dire prime le fond. Les interminables narrations sans respirations sont refusées. Et la qualité de l’écriture, la fluidité en particulier.

Se mettre à la place du lecteur, toujours, le plus possible. Y trouvera-t-il son compte ? Présenter un manuscrit est une opération de séduction, il faut donc des atouts.

On sent très vite quand le texte n’a pas été travaillé et pour moi c’est irrespectueux envers le lecteur à venir. »

Ce qui refroidit l'éditeur de la maison Chum, à la réception d'un manuscrit.
Gilles Brancati chez Chum

Yasmina Behagle, directrice des éditions Behagle :

C’est une toute jeune maison d’édition dont l’objectif de départ était de rééditer des classiques et qui commence à peine à publier des auteurs contemporains pour qui elle a eu un coup de cœur.

« Ce qui est rédhibitoire : dès que je sens que c’est générique, ou maladroit. Qu’il y a soit aucune personnalité (donc un abus de clichés littéraires), soit que ce ne soit pas assez mature, quand on a l’impression que l’auteur ne maîtrise pas encore sa voix, qu’il n’a pas encore conscience de ses petits défauts qui feront son style (dans le meilleur des cas) ou qu’il imite (mal) les quelques auteurs qu’il aime bien !

Ou plus simplement quand je m’ennuie, qu’au bout de quelques pages, je n’ai pas envie de continuer (le lecteur risque d’éprouver cela). Les fautes (quand elles sont nombreuses), ça fait mauvaise impression aussi (mais j’essaie de passer outre, parce que c’est un peu injuste). »

Ce qui refroidit Yasmina Behagle des éditions Behagle.
Yasmina pour les éditions Behagle

Et bien voilà, Padawan de l’écriture, tu es prévenu. L’écriture, ça se travaille. Sinon, l’éditeur LE VOIT ! Reste plus qu’à travailler encore et encore.

A bientôt !

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