S’inspirer de romans pour une écriture collective

woman writing in paper

S’inspirer de romans pour une écriture collective n’est ni tricher, ni signe d’un manque d’imagination. Au contraire, dans le cadre d’un atelier d’écriture, quand on a l’idée de faire écrire un groupe sur une même œuvre, on cherche des pistes, le trampoline sur lequel rebondir. La bonne nouvelle est que nous pouvons tous créer un récit collectif, chacun avec sa voix et son style. Je vais piocher dans la littérature ado ou jeune adulte pour mes exemples.

S'inspirer des romans pour une écriture collective
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Le groupe, de Jean-Philippe Blondel. Actes Sud Junior, 2017.

C’est le premier titre auquel je pense, puisque Le groupe (déjà cité dans l’article des romans qui aident à écrire) est l’histoire entrecroisée d’adolescents de 17 ans participants à un atelier d’écriture au lycée, avec deux de leurs professeurs. Chacun se dévoile peu à peu, les portraits se précisent, et l’on s’attache à ces adolescents, à leurs passés, leurs peurs, leurs envies.

Il est donc possible en s’aidant des consignes données au fur et à mesure de l’année, dans l’ouvrage, de faire avancer nos participants de la même façon. On peut leur proposer d’imaginer une vie, des personnages, parce qu’ils n’auront pas forcément le désir de partager leur intimité. Enfin, pour plus de facilité, je recommanderais de rajouter un fil rouge, un événement inventé, afin de se décaler de soi et se mettre en cohérence avec les autres. De mettre en place le chronotope (temps et lieu, ici une année scolaire dans un un lycée) pour cadrer et offrir un repère qui améliorera l’arc narratif.

Roman polyphonique en atelier d'écriture créative.

18 baisers plus un, de Rachel Corenblit. Éditions du Rouergue, 2008.

On retrouve Alex dans le cagibi à poubelle. Qui est-il ? Dix-sept filles répondent, chacune avec leur voix, ne laissant dans l’œuvre qu’une trace éphémère. Le sujet c’est Alex. Et c’est au travers de ces voix multiples, de ces pensées diverses que l’on comprend ce qui l’a amené dans ce cagibi.

Le roman polyphonique est une aubaine pour écrire à plusieurs. On peut imaginer un protagoniste central (dont l’histoire peut être inventée avec le groupe), puis le récit de chaque membre de l’atelier d’écriture qui peut nous raconter une anecdote, dépeindre une partie de la personnalité du héros, lui donner une épaisseur. Cela se construit mieux autour d’une individualité blessée, ou forte, ou caractéristique d’un fait de société. Dans ce roman, le baiser donné par chacune des jeunes filles ordonne le fil rouge, tend ce fil sur lequel chacun va avancer.

Une putain de belle nuit, de Michel Le Bourhis. Seuil, 2010.

Voici encore un roman à plusieurs voix. 9 adolescents sont de retour chez eux en bus après un match de handball. Un accident mortel pour le chauffeur et l’accompagnateur les plonge dans la nuit, un huis clos où chacun va devoir sortir sa hargne, sa vérité.

À la polyphonie, on ajoute un soupçon de colère, de peur, de danger, de nuit, de non-dit. Puis la mort qui est là, laissant ces ados à leur sort.

La consigne d’écriture porte sur l’attitude de chacun face à la mort et la solitude. Comment réagir, quel courage porter ? Les participants doivent être mis en situation choquante, ou forte, avec des personnalités différentes. Le chronotope réduit à une nuit et un lieu, suite à l’accident dans cette histoire, oriente et concentre l’énergie créatrice des écrivants. Cela va aider à mieux gérer l’histoire, peut-être plus que Le groupe, par exemple, où il est facile de s’éparpiller.

U4, de Florence Hinckel, Vincent Vuilleminot, Yves Grevet, Carole Trébor. Nathan 2015

J’ai déjà cité cette série qui a trouvé le bon fil à tisser pour prolonger une histoire.

Cette dystopie met en scène une société en ruine où ne restent plus que des adolescents, ou presque. Certains d’entre eux, joueurs en ligne passionnés avant la catastrophe, captent un message. Rendez-vous à Paris le 24 décembre pour rétablir le monde. 4 protagonistes y croient et partent à l’aventure, chacun de leur ville, sur sa route, ses dangers et ses rencontres. Ils vont se retrouver, bien sûr, et vivre d’un autre point de vue une partie de l’épopée de chacun.

C’est un concept intéressant qui demande à ce qu’on se mette d’accord sur une trame commune, des points de convergence, des vérités propres à l’histoire. On peut partir sur de l’aventure, du fantastique, de la dystopie. Le croisement des protagonistes est à bien travailler en amont. Le scénario doit être rédigé en commun et les personnalités déjà balisées au départ même si elles vont évoluer au fil de l’écriture.

L'art épistolaire pour une écriture collective.

Inconnu à cette adresse, de Kathrine Kressman Taylor. 1938 pour la version originale. 2002, chez Hachette.

L’art épistolaire est propice à l’écriture à plusieurs voix, tout en conservant le caractère de l’intimité. Dans ce court roman, on assiste à l’évolution d’une amitié. Le contexte : la montée du nazisme dans les années 30, au moment où se séparent deux amis très proches, Max et Martin. L’idée est de voir comment va se transformer la relation, en la partageant au travers d’un échange de courriers régulier entre un personnage juif qui vit aux États-Unis et un allemand retourné au pays, et de plus en plus séduit par Hitler. En très peu de lettres, on perçoit l’ambiance de l’époque, les thèses tragiques qui germent dans l’esprit à priori sain d’une personne de bonne éducation, et la guerre qui naît entre deux amis.

La consigne pourrait être de prendre un événement marquant dans l’histoire, et d’imaginer comment deux amis, ou trois, ou quatre, peuvent être amenés à se détester. Chacun peut prendre partie, se mettre à la place de son protagoniste et l’amener à défendre ses convictions.

Dans le même genre, on peut penser au livre Si tu veux être mon amie (Litsa Boudalikaet Mervet Akram Sha’ban), correspondance réelle qui a été tenue entre une jeune israélienne et une jeune palestinienne en 1988.

Et je danse aussi, de Anne-Laure Bondoux et Jean-Claude Mourlevat. Fleuve édition, 2015

Continuons avec l’art épistolaire. Tout commence avec l’envoi d’un courrier à un auteur connu, par une lectrice passionnée. D’habitude, il ne donne pas suite. Mais au fur et à mesure de leur échange, Pierre-Marie Sotto et Adeline Parmelan partagent de plus en plus leur intimité par mail. L’auteur s’est laissé séduire par les phrases d’Adeline, par un certain mystère, sans doute. Puis il se demande qui elle est, écrit à d’autres personnes, cherche à en savoir plus qu’elle n’en dit. Au travers des différents échanges, entre différents personnages, nous, lecteurs, retissons la vérité avec de plus en plus de détails, assistons à ce que chacun cache à l’autre, et ce que chacun montre à l’autre…

C’est un exercice intéressant, de montrer comment chaque personnage se dévoile, comme dans un jeu de cache-cache, en assistant aux doubles jeux, au faux-semblant, sans savoir toujours déterminer qui ment, parce qu’en littérature, il est facile de tromper.

Avec un peu d’amour et beaucoup de chocolat, de Christian Grenier. Oskar Jeunesse, 2014

Au travers de deux tomes, L’attentat et L’écolo, l’auteur fait suivre à son héroïne, Emma, 17 ans, deux destins. Dans le premier elle ne rate pas son train et rencontre un écrivain célèbre, dans le second elle doit prendre le train suivant et rencontre Marcus. Chacun de ses choix aura une incidence sur la suite.

C’est intéressant de faire travailler les participants sur le même personnage et la même situation de départ. Mais chacun peut choisir une intrigue différente, un élément déclencheur à un autre endroit de l’histoire, une autre fin. Chacun va amener sa sensibilité au récit, peut même partir sur un genre de son choix : policier, fantastique, romance… Plus facile à mettre en place qu’un récit comme U4, il faut quand même imaginer en amont et avec le groupe le contexte dans lequel vit le personnage.
Cela me fait également penser au film Un jour sans fin, réalisé par Harold Ramis en 1993. Quand le héros se rend compte qu’il revit chaque jour la même journée, il va tenter de varier ses réactions, progresser en humanité pour terminer enfin ce cycle d’un jour. Cela peut également servir de base, de point de départ à une écriture en atelier à plusieurs.

Ici et seulement Ici, de Christelle Dabos, Gallimard 2023.

ici et seulement ici, de Christelle Dabos, une modèle pour une écriture collective.

L’auteure de la Passe-Miroir en aura dérouté plus d’un avec ce nouveau roman. Il est vrai qu’il est particulier et peut parfois mettre mal à l’aise. On assiste à l’évolution de plusieurs adolescents dans un collège pendant une année scolaire. Et dans ce chronotope, chacun avec sa voix et son style y décrit sa place et ses stratégies pour survivre à Ici (on a tous connu ce Ici). Au début, tout semble très réaliste. On retrouve les petits jeux habituels autour des rapports de force et du harcèlement. Les populaires et les invisibles, tous les codes singuliers, bien qu’un peu extrêmes. Puis on dérive sur du fantastique, ce qui plonge les années collège dans une espèce de Hors-monde, une parenthèse désenchantée. Christelle Dabos a gardé son savoir faire, son don de narration, sa capacité à incarner des personnages, sans jamais les caricaturer. Alors que ça aurait pu être le cas, puisque chacun joue un rôle précis (harcelé, harceleur…).
En tous les cas, ce roman choral peut servir d’exemple à une écriture collective. Avec chacun sa place, son rôle, son jeu, il est plutôt facile d’intégrer plusieurs participants, comme dans Le groupe, de Blondel. Les années collège ou lycée offrent une large gamme d’idées à développer.

Série Le bunker, édition Jacques Flament

Enfin, je rajouterai une idée lancée par mon éditeur Jacques Flament, il y a quelques années : il a imaginé une situation, un contexte et un déclencheur. Dans une galerie d’art déployée dans un bunker, pouvant contenir 200 personnes et de la nourriture pour une année, se rendent des artistes. Ils y exposent une oeuvre, et y croisent des spectateurs. Puis c’est la catastrophe. On ne sait laquelle, mais voilà les participants enfermés dans le bunker. Il fallait alors imaginer, témoigner, avec un personnage, à notre guise. De mon côté, j’ai mis en scène une jeune artiste asthmatique et claustrophobe. Cela la conduit à la folie, ne sachant plus comment gérer ce réel qui l’empêche de respirer.

C’est une très bonne idée pour lancer un groupe ! Chacuny développera son style, son envie, ses idées sur un même contexte. On pouvait partir sur du fantastique, de la dystopie, de la romance, ou ce qu’on voulait. Ce qui rendait bien sûr l’exercice intéressant. Alors c’est à essayer, à combiner avec un autre modèle, par exemple celui de Ici et seulement ici, ou U4.

close up of human hand
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Conclusion

S’inspirer de romans pour une écriture collective est une très bonne idée. La contrainte peut créer une œuvre originale tout en permettant à tous les membres d’un groupe de participer. Il suffit de choisir ce qui nous plaira le plus. L’art épistolaire, le récit polyphonique, la dystopie, le fantastique, le réaliste… L’aventure est intéressante et permet d’aller là où nous n’irions pas seuls. À l’animateur d’adapter en fonction du nombre de participants, de leurs goûts, de leurs âges et envies. Lancez-vous et soyez créatifs !

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